Affiche de l’exposition de Strasbourg

Un affichiste obligeant

Il n’est pas peu dire que l’exposition « L’œil de Huysmans, Manet, Degas, Moreau… » (au Musée d’Art moderne et contemporain de Strasbourg) aura joué de malchance. Prévue du 3 avril 2020 au 19 juillet 2020, elle dut clore prématurément, avant la fin du mois d’avril en raison du grand confinement national lié à l’épidémie de la Covid-19. Une prolongation fut envisagée du 2 octobre au 17 janvier 2021, mais les conditions sanitaires ne permirent malheureusement pas cette réouverture…

Ne pouvant donc me rendre à la boutique afin d’acquérir l’affiche, je décidais de contacter le Service communication des musées de Strasbourg. J’obtins un rendez-vous dans un bureau du Palais des Rohan (Strasbourg) et y rencontrais un fort sympathique monsieur K. qui m’offrait gracieusement l’affiche souhaitée en français et en allemand (format A3), une plaquette ainsi qu’un marque-page aux couleurs de l’exposition. Quand je demandais s’il était possible d’avoir une grande affiche (119 cm x 175 cm), comme celle que  l’on voit dans les supports de mobilier urbain, la réponse fut nette : « Cela ne dépend pas de nous. Nous sous-traitons à une entreprise qui imprime, affiche et pilonne à l’issue de la campagne, ces affiches ne passent pas par chez nous. »

Quittant mon interlocuteur, je recherchais les coordonnées de ladite entreprise et me rendais immédiatement à son siège. Le télétravail ayant vidé les bureaux, je laissais mon numéro à un employé qui me promit de transmettre ma requête. Promesse tenue ou pas, personne ne revint vers moi. La situation sanitaire compliquant tout, j’eus de nombreux échanges unilatéraux avec un répondeur téléphonique avant qu’enfin s’établisse un contact avec une secrétaire (une vraie personne !) qui m’expliquait ne pas savoir s’il restait des affiches, l’exposition étant définitivement annulée, et qu’en distribuer n’était pas une pratique usuelle de l’entreprise ; mais elle me promit d’en parler à « son Directeur ».  Effectivement, celui-ci me téléphonait une heure plus tard.

En fin de journée, le Directeur me remet, sur mon seuil, de la main à la main, deux affiches ! Monsieur, merci beaucoup !

L’affiche de l’exposition, version allemande
Le marque-page de l’exposition

Pierre

Un bouquiniste sympathique

J’errais le long des quais de Seine, fouillant les boites vertes des bouquinistes. Quai de la Mégisserie, alors que je soulevais des livres, le propriétaire des lieux me demande si je cherche quelque chose en particulier. Je lui fais la réponse que tout lecteur (ou lectrice) de ce texte imagine. Un grand sourire illumine son visage, il se retourne, prends un livre posé sur le parapet et me montre Là-Bas dans la célèbre édition du Livre de poche, « je suis en train d’en lire un » me dit-il. S’il n’avait malheureusement rien qui puisse m’intéresser dans sa boite, Pierre et moi avons malgré tout discuté presque une heure de J.-K. Huysmans, de son art, de sa vie.

Quelques semaines plus tard, Pierre envoie un SMS pour me proposer l’achat du Avec Huysmans de Michel de Lézinier. Je déclinai l’offre, possédant l’ouvrage, étant même à ce moment au mitan de sa lecture ; extraordinaire coïncidence !

Aurélien

Le lapin blanc

Au chapitre VIII des Sœurs Vatard (1879), Auguste et Désirée assistent à un spectacle théâtral aux Folies-Bobino, alors situées au 20 rue de la Gaîté, à Paris. A l’issue de la représentation, la sortie du public est ainsi relatée :

« Tout le monde se leva, se précipita, se bouscula pour gagner la porte. Il était onze heures. Tous les lieux publics se dégorgeaient à la fois dans la rue. La chaussée moutonnait ; des gens tumultuaient chez un marchand de tabac pour allumer leurs cigarettes et leurs pipes. Près du lapin blanc empaillé et assis dans la devanture sordide d’un pâtissier, la boutique « du petit pot » s’emplissait d’ivrognes qui croquaient le verjus. »

Intrigué par ce « lapin blanc empaillé et assis dans la devanture sordide d’un pâtissier », Léon Deffoux a mené l’enquête et donne, dans son ouvrage J.-K. Huysmans sous divers aspects (1942), l’origine de cette curiosité. Il apparaît que vers 1807, une demoiselle Copaux ouvrit une pâtisserie au 43 rue de la Gaîté et éleva concomitamment des lapins par pure affection, sans vocation aucune d’en faire du civet. A la mort du plus beau d’entre eux, elle le fit empailler et l’exposa ainsi qu’on le lit. Sa tendresse pour ces animaux devait être extrême, car son testament spécifiait que ses successeurs auraient l’obligation de perpétuer pour l’éternité l’exposition du lapin dans la vitrine. L. Deffoux achève son explication en remarquant qu’en 1941 la maison Massot (anciennement Copaux) présentait non pas un, mais deux lagomorphes empaillés en vitrine, concluant que « bien loin de se perdre avec les années, la tradition va s’aggravant ».

En ce XXIème siècle bien entamé, force me fut de constater qu’un lunetier officie en lieu et place d’une pâtissière.

Aurélien, actuel propriétaire du commerce, est un homme sensible, plein d’humour et manifestement ouvert aux anecdotes littéraires. En effet, il a immédiatement accepté ma demande de réactiver la tradition au 43 rue de la Gaîté. Ainsi, aurez-vous peut-être* l’occasion de redécouvrir, presque 150 ans après Auguste et Désirée, un lapin blanc – en peluche, notre époque étant ce qu’elle est – assis dans sa devanture, donnant ainsi tout son sens au nom de cette rue, pour tout lecteur du J.-K. Huysmans naturaliste.

La curiosité étant contagieuse, Aurélien a questionné la plus ancienne résidente de l’immeuble qui lui rapporta  que le commerce de pâtisseries subsista jusque dans les années 1960 ; mais sans que l’on sache si un lapin « taxidermé » survécut à la guerre.

* La présence de l’animal n’est pas garantie, celle-ci étant subordonnée aux thèmes développés dans la décoration de la vitrine.

Vue extérieure

Vue extérieure

Vue intérieure

Mme Blanche Buffet sous le buste de Léon Bloy

Une librairie à remonter le temps

Le long du flanc nord de l’église Saint-Sulpice (6ème arrondissement parisien) court la rue du même nom. Joris-Karl Huysmans y résida une huitaine d’années dans sa jeunesse, et restera toujours attaché à ce quartier, le mentionnant à de multiples occasions dans son œuvre. Il existe aujourd’hui, au 7 de cette rue, une petite librairie qui, par le fil remonté de l’histoire, me ramena J.-K. Huysmans.

Par un radieux début d’après-midi, je suis devant la librairie Buffet ; mais dans l’impossibilité d’en franchir le seuil, et pour cause, curieusement, la porte ne possède pas de poignée. Entrevoyant en contrejour une âme œuvrer dans la pénombre, je frappe délicatement à la vitre ; une dame vient m’ouvrir. « Normalement c’est fermé, me dit-elle, mais entrez. » Le magasin désormais ouvert, elle raccroche la poignée extérieure. Tel fut mon premier contact avec Mme Blanche Buffet.

Lors de cette visite, je découvre que l’on y vend des « livres anciens, des livres de seconde main, mais pas des livres d’occasion, car dans ce sens les gens pensent qu’il y a un rabais, alors qu’ici, au contraire, ce sont des livres épuisés, des éditions originales, quelques fois des livres plus rares » (Claude Buffet, entretien sur France Culture, 1985). Ainsi s’exprimait le père de l’actuelle propriétaire, lequel céda le magasin à sa fille qui poursuit passionnément cette entreprise livresque. Une petite étagère consacrée à qui vous savez ne put me laisser indifférent et j’acquérais, entre autres, un tiré à part de la célèbre préface d’A Rebours paru aux éditions Durendal.

Remontons encore le fil du temps : M. Buffet avait succédé à M. Robert Capelin-Dol, lui-même ayant pris la suite de Mlle de Moresses, première propriétaire. Elle avait inauguré le commerce en 1923. Sous sa gérance, deux anecdotes méritent d’être relatées.

Il est dit que Paul Léautaud, prenant ses fonctions de secrétaire de rédaction dans la célèbre revue littéraire « Le Mercure de France », y ayant découvert un buste de Léon Bloy, cet « horrible écrivain catholique », voulut s’en séparer avec perte et fracas. Mlle Louise Blaizot, employée par la même revue, tenta une opposition à laquelle P. Léautaud aurait rétorqué : « Si vous l’aimez tant, couchez avec ! ». Nul ne sait si elle le prit au mot, mais elle emporta donc l’indésirable objet et, sans que nous ne sachions pourquoi, le confia à son amie libraire, Mlle de Moresses. Depuis cette époque, le visage sévère de L. Bloy, qui fut un très proche de J.-K. Huysmans, des années 1884 à 1891, trône aujourd’hui encore, toujours aussi bravement, en haut des étagères de la boutique.

Autre œuvre, même période, même destinée. Les murs de la librairie servirent aussi de cimaise au fameux portrait de J.-K. Huysmans par Jean-Louis Forain, tableau actuellement conservé au musée d’Orsay. Ce pastel, propriété du modèle jusqu’à sa mort, passa ensuite dans la collection d’un dénommé Henry Girard. Si la postérité retient ce dernier comme un personnage «insignifiant » (Joseph Daoust), il n’en demeurait pas moins un très proche de J.-K. Huysmans, lequel lui dédia son « Quartier Saint-Séverin » (1898). A la mort d’H. Girard, le portrait fut acquis par sa filleule, Mlle de Bienassis, qui le fit exposer quelques temps dans la boutique de Mlle de Moresses, première propriétaire, avant qu’il n’intègre les collections nationales, en 1929 (actuellement au musée d’Orsay).

Nonobstant le fait d’avoir été un intime de J.-K. Huysmans, auquel il survécut 16 ans, H. Girard est fondamentalement et curieusement lié à la libraire. En effet, nous savons de lui qu’il avait économisé de très longue date afin d’ouvrir une boutique. Toutes les formalités accomplies et le fonds de commerce acquis, il mourut subitement, le 30 août 1923 sans en avoir pu franchir le seuil. Or, il s’agissait d’une librairie sise… au 7 rue Saint-Sulpice (sur la porte de laquelle devait certainement être fixée une poignée extérieure…)

Le fil étant remonté, revenons au présent et projetons-nous dans l’avenir. Peu de temps après le moment où j’écris ces lignes, Mme Buffet fêtera le siècle d’existence de cette si charmante librairie où flotte encore, dans l’amour sincère des belles lettres, une ambiance fin du XIXème. Belle destinée !

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Bonus :

M. Claude Buffet racontait avoir retrouvé, dans la librairie, des reçus signés Raoul Ponchon  (1848-1937). Ce poète, contemporain exact de J.-K. Huysmans, avec qui il ne semble jamais avoir eu de contacts, partageait avec l’écrivain une détestation de l’architecture locale. En témoigne son célèbre quatrain :

Je hais les tours de Saint Sulpice

Quand par hasard je les rencontre

Je pisse

Contre

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La porte sans sa poignée…

La porte avec sa poignée…

La maison Huysmans dans le monastère Saint-Pierre de Solesmes.

La maison Huysmans à Solesmes

Me voici face à l’imposant monastère bénédictin Saint-Pierre de Solesmes, abruptement qualifié de « caserne » par notre écrivain. J’entre dans le magasin de l’abbaye, en fais un tour rapide, m’adresse au moine qui siège à l’accueil et lui explique, un peu naïvement, que je suis ici sur les pas de J.-K. Huysmans. C’est un religieux d’un certain âge, voire d’un âge certain, cheveux blancs et coule noire. La discussion s’engage et rapidement il m’apprend qu’existe une « maison Huysmans » à Solesmes. Je lui fais part de mon étonnement en lui demandant s’il ne confond pas avec celle, bien connue, de Ligugé. Mais non, il s’agit bien d’une maison située à Solesmes, précisément dans les dépendances de la clôture. Inouï ! Jamais je n’ai lu mention de celle-ci, pas même dans Itinéraires huysmansiens, petit index des logis de J.-K. Huysmans (1933) de Gabriel-Ursin LANGE, petit recueil a priori exhaustif*. Malheureusement son accès n’est pas possible au tout venant et mon interlocuteur ne peut m’y conduire, étant de service au magasin jusqu’à 19h00. Absolument ébaubi d’apprendre l’existence de ladite maison, je laisse mon adresse mail au moine, lui priant de bien vouloir m’envoyer des photographies de celle-ci dès qu’il le pourra. Percevant très certainement l’état d’excitation qui m’anime, il réfléchit et me propose de m’y mener après son repas. Rendez-vous est fixé à 19h30 précise devant le monastère.

A l’heure prévue, une poterne s’ouvre dans la muraille, le moine me fait entrer dans les jardins alors que sort un autre religieux par le portail principal. « La maison Huysmans, me dit-il, peu de gens la connaissent. J’en ai parlé au frère archiviste, celui que vous venez de voir sortir ; même lui a dû réfléchir pour s’en rappeler. » Nous empruntons un chemin de gravier courant dans un grand parc constitué de vastes espaces engazonnés, ornés de massifs taillés géométriquement et bordés de rangées d’arbres. Nous marchons d’un bon pas, tout en devisant des raisons de mon intérêt pour J.-K. Huysmans et de cette fameuse maison. Dans un coin du jardin, nous voici face à quelques bâtiments, visiblement peu fréquentés. « La maison Huysmans » m’entends-je dire devant une petite construction décrépie et recouverte de végétation sauvage. Le moine sort une clé des manches de sa coule et ouvre, avec quelques difficultés, une porte qui résiste. Une seule pièce, deux portes, autant de croisées, emplie d’objets divers, visiblement un lieu de stockage. « Il y a quelques années nous avions pensé la démolir, mais finalement on s’en sert encore pour stocker des choses ». Je prends donc quelques photos de la maison et de ses commodités. Puis nous repartons, reprenant notre conversation à bâtons rompus, ambulant dans les jardins. Le moine m’entretient de la « véritable épine de la couronne du Christ » détenue au monastère, des mensonges de Zola qui, ayant assisté à des miracles à Lourdes, ne voulut jamais les avouer et de la sincérité de J.-K. Huysmans qui, lui, les reconnut (Cf. Les Foules de Lourdes (ch. V), 1906). Ce moment, absolument délicieux, à écouter le saint homme exprimer toute sa ferveur religieuse, est malheureusement interrompu par le son des cloches qui, annonçant les complies, me font ramener à la porte franchie une heure plus tôt. Depuis ce jour je n’ai plus revu le frère R., mais ne désespère pas reprendre cette conversation dès que les circonstances le permettront.

J.-K. Huysmans séjourna-t-il dans cette maison ? Y dormit-il ? Y écrivit-il ? Je n’en sais rien, et finalement peu importe ; l’essentiel aura été cette rencontre inattendue.

* L’extrait suivant semble confirmer que cette maison accueillit bien J.-K. Huysmans : « Je suis installé dans la petite maison que vous avez vue, en face de la maisonnette du P. Mocquereau ; et j’ai travaillé beaucoup ces jours-ci, dépouillant le Spicilegium Solesmense et les Analecta de dom Pitra. J’y ai trouvé tant de documents que me revoilà encore un travail sérieux sur la planche, pour mon malheureux livre [La Cathédrale]. » (Joris-Karl Huysmans, lettre à l’abbé Gabriel Ferret, 28 juillet 1897) – mise à jour le 7 décembre 2021

Le frère R. s’échignant avec la serrure de la maison Huysmans
L’intérieur de la maison Huysmans
Les commodités liées à la maison Huysmans

Chez Carhaix

Comme une odeur de pot-au-feu…

Qui a lu Là-Bas (1891) sait immédiatement de quoi il retourne !

L’association ACF Paris (Art, Culture et Foi) propose ponctuellement la visite des parties hautes de l’église Saint-Sulpice de Paris : galerie surplombant le porche, charpente, pièces diverses situées à la base de la tour nord. Cette église et ses alentours, que Joris-Karl Huysmans fréquenta assidument, sont des lieux incontournables de la mythologie huysmansienne. Dans En Route (1895) il assure qu’à Saint-Sulpice « l’on pouvait se pouiller l’âme sans être vu, l’on était chez soi », belle preuve d’intimité n’est-ce pas ? Notons aussi qu’ils seront mentionnés dans toutes ses œuvres majeures, Marthe (1874) exceptée. Mais J.-K. Huysmans n’en restant pas moins un éternel insatisfait ; si l’âme se déploie en toute sérénité dans l’église, les yeux saignent face à cette « abominable construction ! (…) Du parvis au premier étage, il y a des colonnes doriques, du premier au deuxième, des colonnes ioniques à volutes ; enfin, de la base au sommet de la tour même, des colonnes corinthiennes, à feuilles d’acanthe. Que peut bien signifier ce salmigondis d’ordres païens pour une église ? Et encore cela n’existe que pour la tour habitée par les cloches ; l’autre n’est même pas terminée, mais demeurée à l’état de tube fruste, elle est moins laide ! (…) Ce n’est pas, en effet, une église, c’est une gare. » (Là-Bas, 1895)

Et c’est donc dans la plus laide des tours qu’il fit s’établir d’abord l’anonyme accordant de la nouvelle éponyme (parue en janvier 1899 dans Gil-Blas) puis, reprenant ce thème, le couple Carhaix de Là-Bas. Dans ce roman, il situe l’appartement du sonneur de cloches Louis Carhaix et de son épouse derrière les fenêtres en demi-lune de gauche, au premier niveau d’élévation.

Lors de ma visite, la guide rappela immanquablement les pittoresques scènes de repas entre l’accordant, sa femme, Durtal et Des Hermies dans cette petite pièce, voutée d’arêtes. Magiquement, s’établissait devant mes yeux ces scènes lues et relues, ces scènes d’amis devisant de l’art campanaire en voie de perdition, de l’existence réelle ou non des incubes, des succubes et autres larves ; et bien sûr des combats occultes entre le Docteur Johannès et le chanoine Docre relatés par l’astrologue Gévingey, invité exceptionnel. Tous, se délectant d’une « robuste viande qu’aromatisait une purée de navets fondus, qu’édulcorait une sauce blanche aux câpres » ou partageant un « pétulant pot-au-feu qu’éperonnait une pointe de céleri affiliée aux parfums des autres légumes », dont les fragrances embaumaient mes narines.

Revenu de mes songeries littéraires à la triviale réalité, je dois admettre que le clou de la visite fut sans nulle doute le moment où l’on nous dévoila la fameuse « cave aérienne  du brave Carhaix » (effectivement située à 10 mètres de hauteur), le seul lieu qui trouvait grâce aux yeux de Durtal / Huysmans dans l’édifice.

La cave aérienne

Mme Gibouin

Un voisinage ombrageux à Ligugé

Nous sommes en 1898. Le terrain sur lequel se situe la villa Notre-Dame de Ligugé, non encore sortie de terre à l’époque, avait été acheté par le couple Leclaire, des amis de J.-K. Huysmans. L’écrivain, quant à lui, avait acquis une parcelle séparée de celle-ci par une petite propriété sur laquelle était posée une maisonnette, possession de « la veuve Gibouin ». Au regard des projets qui animaient J.-K. Huysmans, la réunion des terrains lui semblait nécessaire. Il chercha donc à devenir propriétaire du terrain de sa voisine ; celle-ci refusa. D’âpres négociations s’ensuivirent, l’écrivain allant jusqu’à acheter la maison du garde forestier (sise aussi à Ligugé), plus grande et plus moderne et la lui proposer en échange ; refus catégorique. La maison nouvellement acquise fut revendue à perte et l’acariâtre veuve resta chez elle. « Huysmans s’imaginait qu’elle le narguait et, chaque fois qu’il l’apercevait dans son champ, il la traitait, à part soi, tantôt de « Chouanne », tantôt de « Maugrabine » , parce que son nez avait la forme d’un yatagan, ou bien encore de « femme au casque » , à cause de la coiffe belliqueuse qu’elle portait comme un heaume » (Lucien Descaves, Les dernières années de J.-K. Huysmans, 1941) ; bonne ambiance assurément !

Au détour d’une conversation avec M. et Mme S. (voir l’article ci-dessus sur la villa Notre-Dame), je pense saisir que la maison de la veuve Gibouin n’a peut-être jamais quitté le giron familial et que son actuelle résidente en est certainement une descendante. J’établis donc le contact, apprends que l’hypothèse est juste ; un rendez-vous est donc fixé.

J’ai passé une heure chez M. et Mme M. Cette dernière étant l’arrière-petite-fille de la veuve Gibouin. Les origines de la maison sont datées d’environ 1880, soit bien avant les démarches infructueuses de J.-K. Huysmans. Si Mme M. avait bien eu vent des déboires de son aïeule, l’affaire de la maison du garde forestier ne lui disait rien. Mais cette visite fut surtout pour moi l’occasion de voir la seule image connue de cette si féroce voisine. Il s’agit d’une photo prise lors du mariage des parents de Mme M., en 1930, à Saint-Julien l’Ars. La veuve Gibouin, grand-mère du marié, est à sa droite, vêtue de sa robe noire et de ses barbes blanches ; elle mourut trois jours après ce cliché ! Quant à mon hôte, elle naquit trois ans plus tard, n’ayant par conséquent jamais connu celle qui résista si héroïquement à J.-K. Huysmans et qui participa certainement à lui faire cruellement écrire dans L’Oblat (1903) que non seulement « les paysans sont stupides et retors », la population locale « libidineuse et cupide  » mais qu’en sus leurs mœurs « sont tellement ignobles qu’il vaut mieux n’en point parler ».

Mme Gibouin à la droite du marié, 1930

La thébaïde de Fontenay-aux-Roses

La thébaïde de Fontenay-aux-Roses

Joris-Karl Huysmans fit naître et grandir Jean Floressas des Esseintes, personnage unique d’ A Rebours (1884), son roman le plus célèbre, au château de Lourps. Arrivé à majorité, des Esseintes vendit tous ses biens et, après de fructueuses investigations il découvrait dans « les environs de la capitale (…) une bicoque à vendre, en haut de Fontenay-aux-Roses, dans un endroit écarté, sans voisins, près du fort : son rêve était exaucé ; dans ce pays peu ravagé par les Parisiens, il était certain d’être à l’abri ; la difficulté des communications mal assurées par un ridicule chemin de fer, situé au bout de la ville, et par de petits tramways, partant et marchant à leur guise, le rassurait. »

Cette mythologie domestique amena inévitablement les huysmansiens passionnés à chercher trace de cette maison, et ce d’autant que l’écrivain avait résidé durant les trois mois de l’été 1881 à Fontenay-aux-Roses, rue des écoles – totalement remaniée depuis et rebaptisée rue Jean Jaurès. Inévitablement, une maison, correspondant aux critères d’âge et d’originalité, située sur les hauteurs de Fontenay fut remarquée et considérée comme source d’inspiration pour la demeure de des Esseintes. A ce jour aucune preuve ne permet la certitude, mais les plus rêveurs, dont moi, s’en persuadent ; tout vestige amplifiant le lien avec « notre ami ».

C’est donc intrigué et curieux du lieu que je m’y rendais. Toute la colline surplombant Fontenay ayant été densément urbanisée, la maison n’est plus « dans un endroit écarté » mais entourée de maintes propriétés au cœur d’une zone résidentielle. Elle s’y terre, celée au fond d’un petit jardin et séparée de la rue et de la vue par un muret surmonté d’une balustrade métallique noyée dans une végétation sauvage. Un vieux portail sans sonnette franchi, me voici dans le jardin au centre duquel trône un «  petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte », recouvert de mousse, visiblement peu entretenu. L’architecture de l’édifice est effectivement particulière, détonnant avec la modernité des constructions avoisinantes. Un petit perron mène à une porte flanquée deux fenêtres, les deux étages supérieurs sont chacun percés de trois croisées, celle du centre précédée d’un élégant balconnet orné d’un garde-fou en fer forgé. L’ensemble est couronné d’un harmonieux balustre qui reprend le motif de celui qui orne le perron. Curieusement, au flanc sénestre de la maison semble avoir été adjointe une élévation d’autant de fenêtres, et surmontée d’un oculus de toute originalité.

La porte d’entrée n’étant pourvue d’aucune sonnette, mes heurts répétés à la porte ne donnant rien, j’ose, non sans quelques acrobaties, un coup d’œil furtif par une fenêtre, et mon regard croise… un regard. Dans la pièce, tout au fond, une personne… allongée sur un lit médicalisé. Stupéfait et conscient du silence répondant à mes sollicitations, mon désir d’exploration prend brusquement fin.

De retour chez moi, un peu honteux et fort gêné, j’adresse une épistole pour m’excuser de l’intrusion dans la propriété, non sans expliquer, bien évidemment, quelles motivations m’avaient mû.

Quelques semaines plus tard mon téléphone carillonne, je décroche – je presse l’écran plus exactement ; « bonjour, c’est Joris-Karl Huysmans », ouïs-je, ébaubi. Il s’agissait du fils de la personne alitée qui, ayant réceptionné ma missive, apparaissait plus curieux que contrarié. Nous avons discuté une bonne demi-heure de J.-K. Huysmans et de la supposée source d’inspiration qu’était cette demeure. Elle daterait d’environ 1853, ce qui atteste qu’elle ait pu être vue par l’écrivain lors de son séjour à Fontenay-aux-Roses. Ensuite, elle aurait (le conditionnel semble de rigueur) été louée par Fernand Léger durant les années 1920/1930 et accueillait les bureaux du magazine « Le Ski Français » quand les parents de mon interlocuteur l’acquéraient, c’était en 1974. Ce lieu semblant pétri d’extraordinaire, la famille l’intégrant ne pouvait qu’être hors norme ; il s’agissait du célèbre dissident russe Andreï Siniavski, de son audacieuse et tempétueuse épouse Maria Rozanova et de leur jeune fils, Iégor. Je m’entretenais donc avec ce dernier. Revenant à J.-K. Huysmans, il m’apprenait avoir lu A Vau l’eau (1882) et avoir particulièrement apprécié l’incipit de Là-Bas (1891). Le potentiel propriétaire de la supposée thébaïde était donc un lecteur de J.-K. Huysmans ! Incroyable !

Et cerise sur le gâteau, ce lecteur n’est pas que lecteur ! Je laisse maintenant le soin aux plus curieux d’effectuer quelques recherches sur Internet en dévoilant son coruscant nom de plume : Iegor Gran !

Enfin, pour boucler la boucle, notez qu’il a obtenu, en 2003, le grand prix de l’humour noir avec ONG ! et que lors de notre première rencontre, je devais lui apprendre que l’expression « humour noir » avait été inventée par J.-K. Huysmans, dans son autobiographie parue sous le pseudonyme d’A. Meunier (Les Hommes d’aujourd’hui n° 263, 1885), et non par André Breton, auteur de la fameuse Anthologie de l’humour noir, ainsi qu’il est communément admis.

Le bassin
Iegor Gran

La villa Notre-Dame

La villa Notre-Dame de Ligugé

1. Une prise de contact laborieuse.

Connaissant l’existence de la villa Notre-Dame que J.-K. Huysmans avait fait construire à Ligugé à la toute fin du XIXè siècle, j’envoie un message à la mairie dudit village afin d’avoir plus d’indications sur sa situation, son propriétaire, etc… M’est envoyée, en retour, une réponse on ne peut plus laconique : « la maison Huysmans est située rue Huysmans ».

Surpris et déçu par la compendiosité du message, j’interroge un célèbre moteur de recherche et trouve le nom d’une personne résidant, a priori, dans la rue. Je poste donc, vers cette adresse, une missive dans le but d’établir un contact. Quelques semaines plus tard, une petite carte me parvient par le même canal. Le propriétaire de la maison Huysmans, prévenu de ma démarche par une voisine, me fait savoir que la villa Notre-Dame est une demeure privée, que nulle trace de l’écrivain n’y subsiste plus depuis bien longtemps et qu’elle n’est donc pas ouverte aux visites. Dont acte ; le plus imposant vestige de l’existence de J.-K. Huysmans ne me sera jamais accessible.

J’apprends, peu de temps après, en lisant les correspondances entre l’écrivain et l’abbesse Cécile de Bruyère, que la maison est ornée d’un péristyle dont il a « établi les piliers au nom des saints les plus amis, saint Benoît, saint Martin, saint François d’Assise, sainte Radegonde, sainte Lydwyne, sainte Françoise Romaine, sainte Thérèse – en n’oubliant point saint Joseph et en gardant la place d’honneur pour la mère – Et [il] les [a] fait représenter en dehors de toute archéologie, par la symbolique des fleurs, aidée du blason » (lettre du 30 juillet 1899). Que n’avais-je fait cette découverte avant sollicitation du propriétaire ; il devient extrêmement mal venu et particulièrement cavalier de réitérer une demande de visite, même pour la façade extérieure… Tant pis, me dis-je, si l’occasion se présente un jour,  j’irai voir si ces chapiteaux sont éventuellement visibles depuis la chaussée.

2. Une chaleureuse rencontre.

Je finis par me rendre à Ligugé dans le but d’observer ces fameuses pièces d’architecture. Arrivé rue Huysmans, je me rends compte que, non seulement la maison est en hauteur par rapport à la rue, mais qu’un mur d’enceinte masque partiellement le péristyle, amère déception… Mais… une personne passant dans la cour de la maison me voit me contorsionner et m’interpelle. Je lui explique être l’auteur de la demande de visite formulée quelques mois auparavant. Ladite personne me dit se renseigner et après un bref instant, le propriétaire de la maison, monsieur S., m’invite à pénétrer dans la propriété afin que je puisse photographier les chapiteaux. Mes images obtenues, nous échangeons autour de J.-K. Huysmans, de sa vie à Ligugé, de la maison, et, alors que je ne m’y attendais pas du tout, monsieur S. me propose de visiter l’intérieur de sa demeure ! Les huysmansiens sauront que le rez-de-chaussée était habité par le couple Leclaire, l’étage par l’écrivain. Quelle insigne émotion que celle qui m’étreignit quand je pénétrai dans ce qui fut sa chambre et particulièrement son bureau, pièces communicantes à l’époque, murées depuis. Surtout ce cabinet de travail, dont subsiste quelques photographies d’époque nous montrant des murs couverts de lourds volumes, pièce dont l’usage a été conservé à l‘heure actuelle. Ce bureau, duquel J.-K. Huysmans avait vue sur le monastère Saint-Martin qu’il rejoignait plusieurs fois par jour afin d’assister consciencieusement aux offices, alors qu’il écrivait son hagiographie, Sainte-Lydwine de Schiedam.

Si, en plus d’un siècle, les propriétaires s’y sont succédé et nonobstant l’idée qu’ « il n'[y] reste rien et l’on chercherait en vain son souvenir » (Maurice Garçon, D’un prompt oubli, BSH n° 21, 1949), j’affirme que l’âme de J.-K. Huysmans plane toujours dans les aîtres de cette villa.

La villa Notre-Dame en 1900
La villa Notre-Dame début XXè (carte postale)
La villa Notre-Dame à l’heure actuelle
Anonyme (Léon Leclaire ?), J.-K. Huysmans dans son bureau de la villa Notre-Dame, 1900

Odile

Une visite sous les bons auspices de l’abbé Boullan

Profitant d’un séjour lyonnais, je décide de me rendre à un certain numéro de la rue de la Martinière.

Joris-Karl Huysmans n’y vécut pas à proprement parler, mais il y fit quelques séjours entre 1890 et 1893. En effet, c’est dans un appartement sis dans cette rue que résidait un trio, pour le moins interlope, constitué de Joseph-Antoine Boullan (ancien abbé, révoqué de l’église catholique romaine, autoproclamé successeur du mage Vintras), de Julie Thibault (une mystique qui officiera, de 1895 à 1899, comme domestique au service de J.-K. Huysmans) et un architecte du nom de Pascal Misme. J.-K. Huysmans était entré en contact avec l’ex-abbé, car celui-ci disposait d’une importante documentation sur le satanisme passé et présent qu’il était prêt à partager avec l’écrivain quand ce dernier travaillait sur Là-Bas (1891). Ces échanges furent à l’origine d’une relation forte entre les deux hommes qui devait durer jusqu’à la mort de l’abbé, en 1893. Lors d’un séjour rue de la Martinière, J.-K. Huysmans assista, visiblement interloqué et ébaubi, à un combat fluidique. Récit des événements : « Chez Boullan, c’est la folie la plus bizarre. On a reçu une lettre de Paris des occultistes [Stanislas de Guaita et le Sar Péladan], nous condamnant à la peine de mort – et la bataille dura trois jours. Ce fut Wagram dans le vide ! En costume sacerdotal, des hosties à la main, Boullan terrassait ses ennemis, assisté d’une somnambule en état lucide et de la maman Thibault – et de moi ! qui étais chargé d’empêcher que l’ennemi ne jetât la petite Laure* [la dénommée somnambule] en l’état cataleptique. Ce fut bien beau ! Mais on ne voyait rien – sinon, de temps en temps, les fameux éperviers qui venaient frôler les vitres et que surveillait pendant la lutte le père Misme. Je ne suis pas encore fol, mais c’est égal, il y avait de quoi le devenir »  (lettre à Gustave Boucher, 19 août 1891). J.-K. Huysmans évoluait en plein dans la vague occultisto-satanico-spiritiste qui remuait alors le monde des lettres et des arts.

Que pouvait-il rester de tout ceci au XXIème siècle ? Assurément, rien ; mais l’adresse reste célèbre pour le pittoresque des lieux, dit-on.

Me voici donc face à une banale porte en bois, et, encastré dans le mur, un boitier à digicode. Rien de particulier, en somme. Bigre, quelle malchance. Par la fenêtre ouverte du café attenant, j’interpelle une serveuse et lui demande s’il est possible qu’elle m’ouvre la porte, et surtout si derrière se cache une cour éventuellement visitable. Je m’entends répondre que je n’ai qu’à pousser la porte… Sitôt dit, sitôt fait ; effectivement, celle-ci n’était pas verrouillée. Je pénètre donc, gravis quelques sombres marches menant dans une lugubre traboule, et débouche dans un insoupçonné puits de lumière ! Un incroyable escalier de pierre, ouvragé de ferronnerie d’art s’élève sur 7 étages dans une minuscule cour intérieure. Alors que je lève les yeux sur cette pièce d’architecture, se déverse sur moi une ambiance finiséculaire de XIXè siècle faisandé, momifié dans ces arabesques de pierre. Quelque peu éberlué, j’entreprends l’ascension de ces fuligineux degrés m’imaginant ces mêmes marches foulées par la petite bande d’illuminés, et leur témoin, cités précédemment. Rendu au 4ème palier, je me trouve face à face avec une dame qui arrosait paisiblement ses plantes. Un bonjour de politesse et je ne peux m’empêcher de lui dire abruptement que je suis sur les pas de l’abbé Boullan. « Ah ! me répond-elle, du tac-au-tac, enjouée, celui-qui faisait des messes noires dans la cave ! » Il n’en fallait pas plus ! Odile et moi avons discuté presqu’une heure de J.-K. Huysmans, de Boullan, de l’immeuble et de cette cage d’escalier dont le rafraichissement et la remise en peinture sont programmés dans un futur proche (je suis arrivé à temps !). Elle m’explique aussi être la plus ancienne résidente de l’immeuble (plus de quatre décennies), et que « si vous étiez tombé sur les jeunes, ils n’auraient pas pu vous en raconter tout ça, d’ailleurs et ils ne connaissent plus l’histoire de l’abbé ». Enfin, s’enquérant du comment j’étais entré, elle se rappela que le digicode était hors d’usage et qu’il devait être réparé incessamment, empêchant par là même tout accès à la cour pour les personnes non autorisées.

A La supposée guigne de la porte crue close à l’arrivée s’est finalement substitué un curieux enchaînement d’événements providentiels dont on se plait à imaginer que l’ordre fut commandé, de l’au-delà, par le ténébreux abbé.

* En réalité Adèle Berthet, une voisine du trio

L’oppressant escalier débouchant sur la cour
L’extraordinaire escalier extérieur menant au palier de feu l’abbé Boullan