Mme Blanche Buffet sous le buste de Léon Bloy

Une librairie à remonter le temps

Le long du flanc nord de l’église Saint-Sulpice (6ème arrondissement parisien) court la rue du même nom. Joris-Karl Huysmans y résida une huitaine d’années dans sa jeunesse, et restera toujours attaché à ce quartier, le mentionnant à de multiples occasions dans son œuvre. Il existe aujourd’hui, au 7 de cette rue, une petite librairie qui, par le fil remonté de l’histoire, me ramena J.-K. Huysmans.

Par un radieux début d’après-midi, je suis devant la librairie Buffet ; mais dans l’impossibilité d’en franchir le seuil, et pour cause, curieusement, la porte ne possède pas de poignée. Entrevoyant en contrejour une âme œuvrer dans la pénombre, je frappe délicatement à la vitre ; une dame vient m’ouvrir. « Normalement c’est fermé, me dit-elle, mais entrez. » Le magasin désormais ouvert, elle raccroche la poignée extérieure. Tel fut mon premier contact avec Mme Blanche Buffet.

Lors de cette visite, je découvre que l’on y vend des « livres anciens, des livres de seconde main, mais pas des livres d’occasion, car dans ce sens les gens pensent qu’il y a un rabais, alors qu’ici, au contraire, ce sont des livres épuisés, des éditions originales, quelques fois des livres plus rares » (Claude Buffet, entretien sur France Culture, 1985). Ainsi s’exprimait le père de l’actuelle propriétaire, lequel céda le magasin à sa fille qui poursuit passionnément cette entreprise livresque. Une petite étagère consacrée à qui vous savez ne put me laisser indifférent et j’acquérais, entre autres, un tiré à part de la célèbre préface d’A Rebours paru aux éditions Durendal.

Remontons encore le fil du temps : M. Buffet avait succédé à M. Robert Capelin-Dol, lui-même ayant pris la suite de Mlle de Moresses, première propriétaire. Elle avait inauguré le commerce en 1923. Sous sa gérance, deux anecdotes méritent d’être relatées.

Il est dit que Paul Léautaud, prenant ses fonctions de secrétaire de rédaction dans la célèbre revue littéraire « Le Mercure de France », y ayant découvert un buste de Léon Bloy, cet « horrible écrivain catholique », voulut s’en séparer avec perte et fracas. Mlle Louise Blaizot, employée par la même revue, tenta une opposition à laquelle P. Léautaud aurait rétorqué : « Si vous l’aimez tant, couchez avec ! ». Nul ne sait si elle le prit au mot, mais elle emporta donc l’indésirable objet et, sans que nous ne sachions pourquoi, le confia à son amie libraire, Mlle de Moresses. Depuis cette époque, le visage sévère de L. Bloy, qui fut un très proche de J.-K. Huysmans, des années 1884 à 1891, trône aujourd’hui encore, toujours aussi bravement, en haut des étagères de la boutique.

Autre œuvre, même période, même destinée. Les murs de la librairie servirent aussi de cimaise au fameux portrait de J.-K. Huysmans par Jean-Louis Forain, tableau actuellement conservé au musée d’Orsay. Ce pastel, propriété du modèle jusqu’à sa mort, passa ensuite dans la collection d’un dénommé Henry Girard. Si la postérité retient ce dernier comme un personnage «insignifiant » (Joseph Daoust), il n’en demeurait pas moins un très proche de J.-K. Huysmans, lequel lui dédia son « Quartier Saint-Séverin » (1898). A la mort d’H. Girard, le portrait fut acquis par sa filleule, Mlle de Bienassis, qui le fit exposer quelques temps dans la boutique de Mlle de Moresses, première propriétaire, avant qu’il n’intègre les collections nationales, en 1929 (actuellement au musée d’Orsay).

Nonobstant le fait d’avoir été un intime de J.-K. Huysmans, auquel il survécut 16 ans, H. Girard est fondamentalement et curieusement lié à la libraire. En effet, nous savons de lui qu’il avait économisé de très longue date afin d’ouvrir une boutique. Toutes les formalités accomplies et le fonds de commerce acquis, il mourut subitement, le 30 août 1923 sans en avoir pu franchir le seuil. Or, il s’agissait d’une librairie sise… au 7 rue Saint-Sulpice (sur la porte de laquelle devait certainement être fixée une poignée extérieure…)

Le fil étant remonté, revenons au présent et projetons-nous dans l’avenir. Peu de temps après le moment où j’écris ces lignes, Mme Buffet fêtera le siècle d’existence de cette si charmante librairie où flotte encore, dans l’amour sincère des belles lettres, une ambiance fin du XIXème. Belle destinée !

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Bonus :

M. Claude Buffet racontait avoir retrouvé, dans la librairie, des reçus signés Raoul Ponchon  (1848-1937). Ce poète, contemporain exact de J.-K. Huysmans, avec qui il ne semble jamais avoir eu de contacts, partageait avec l’écrivain une détestation de l’architecture locale. En témoigne son célèbre quatrain :

Je hais les tours de Saint Sulpice

Quand par hasard je les rencontre

Je pisse

Contre

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La porte sans sa poignée…

La porte avec sa poignée…